POTENCE EN FER FORGÉ SERVANT D'ENSEIGNE DE SERRURERIE

Au moment où l'Art décoratif, à pas lents, il est vrai, mais sûrement, prend place à côté du grand art,
rivalise avec lui, le dépasse souvent et n'est plus appelé art inférieur ou art moyen que par quelques uns,
dont les errements sont aussi connus que leurs productions sont ignorées, on ne saurait rester impassible
devant toutes ces innovations curieuses, habiles, intéressantes au premier chef, souvent éclatantes et
toujours neuves, que des artistes, dévoués à la cause de l'Art appliqué à l'Industrie, mettent sous nos
yeux, dans la rue, comme dans nos maisons, dans les boutiques, comme dans nos salons. Tous les objets
usuels prennent une forme artistique, sont d'une décoration propre à leur destination, d'un arrangement simple et élégant, assouplissant l'œil à des gammes de tons, des harmonies de couleurs nouvelles. Toutes ces merveilles sont vendues dans des boutiques, bien entendu. Mais quelles boutiques! de vraies boutiques, de vraies horreurs pour la plupart!
N'est-il pas temps de signaler cette anomalie, de crier au scandale et de rompre avec cette monotonie affadissante, laide et écœurante Toutes les petites façades de nos magasins qui devraient égayer nos rues, agrémenter leurs perspectives et donner à nos boulevards un aspect moins bazar, sont trop souvent d'une architecture banale, sinon grotesque. On n'y découvre rien de pittoresque, d'artistique et de vraiment décoratif; quelques-unes seulement donnent la note gaie, mais pour combien d'autres qui forment des taches voyantes, d'aspect tapageur et raccrocheur ! Le bizarre, l'étrange, le burlesque, l'excentricité, tout cela n'est pas de l'originalité et ne saurait la remplacer.
Que de merveilles de goût ne pourrait-on créer, si le boutiquier voulait de la devanture de son magasin et de l'étalage de sa marchandise faire un ensemble élégant, gai, pimpant, aimable, où tout serait coordonné suivant les couleurs, les formes, les dimensions, les qualités pratiques ou artistiques des objets exposés ! Tout cela est à créer. D'heureuses tentatives ont été faites; qu'elles soient suivies d'autres, nous n'en doutons pas, mais quand? ...
Puisque nous sommes entrés- dans toutes ces questions de boutiques, n'en sortons pas sans parler aussi des enseignes. Ici encore nos boutiquiers sont inférieurs et peu spirituels; leurs ancêtres, qui savaient tous un peu de latin (de cuisine ou de boutique), donnaient à ce mot sa vraie signification. Enseigne veut dire marque distinctive, preuve d'authenticité et de vérité. Aussi les bons marchands des temps passés attiraient les regards, occupaient l'attention du passant par des enseignes peintes ou sculptées, parlantes, allégoriques, symboliques, énigmatiques, quelquefois aussi saugrenues et presque toujours spirituelles. C'est au moyen âge surtout que toute cette floraison de potences, de lanternes, d'enseignes en fer forgé, suspendues sur la tête des passants, eut son plus beau temps.
Les jours d'orage le vent sifflait au travers de toute cette ferraille lancée contre les murailles, engendrait une musique criarde et assourdissante pour faire cortège aux passants. On était bien forcé de les remarquer, de les connaître toutes, ces enseignes, et d'apprendre par cœur l'épigramme, le rébus ou le bon mot qu'elles disaient aux acheteurs. Les rues ne portaient pas encore de noms, les maisons n'avaient pas de numéros. Pour retrouver une boutique, il fallait avoir recours aux idées topographiques, tel marchand avait son étalage auprès de telle tour, non loin de telle église, à cent pas de tel hôtel ou de telle porte; sur l'enseigne on lisait : A l'Épée de bois, A la Truie qui file, Au Pot de fer, A l'Éperon, Au Croissant, A l'Homme armé; ou bien on courait Ait Chat qui pêche, Au Chat qui pelote, A l'Âne qui. joue de la vielle.
Toutes ces pittoresques inscriptions ont servi à baptiser plus tard les rues où elles se trouvaient. La plupart de ces enseignes étaient de petits chefs-d'œuvre en fer forgé. Quelques-unes étaient peintes. Watteau lui-même, le grand Watteau, fit pour une modiste une enseigne toute reluisante, miroitante, éblouissante. La modiste, fit fortune.
C'est la morale des enseignes, Messieurs les boutiquiers. Le fer est appelé à jouer un rôle de plus en plus important dans la décoration moderne, à laquelle il fait subir tous les jours de nouvelles transformations. Les vérandas, les marquises, les grilles, les lanternes, les perrons, les balcons, les rampes, toute cette décoration intérieure et extérieure de nos maisons, constitue pour le ferronnier
un vaste champ à exploiter. Mais à tout il faut un commencement et un exemple, et si nous voulons, Messieurs de notre corporation, tenter un effort et en tirer profit, n'est-il pas juste que nous soyons les premiers à introduire la réforme dans la décoration de nos enseignes?

Nous avons donc voulu aujourd'hui mettre en pratique la théorie que nous avons exposée. Telle que nous l'avons conçue, cette enseigne présente une exécution un peu compliquée; mais on peut cependant mener ce travail à bonne fin, en suivant les indications que nous allons donner. Cette potence est composée d'un cadre en fer carré de 0m16 ou 0m18, suivant son importance ou les dimensions qu'on veut lui donner.

Les quatre traverses, dont les embases forment scellement, sont percées de trous renflés pour le passage des montants.L'extrémité du montant de gauche se compose d'une volute, d'un culot d'une embase et d'une palmette reposant à plat sur le mur. La figure 2 donne tous les détails de construction, le culot formé de quatre feuilles peut être rapporté en tôle repoussée. Mais il est préférable de préparer les quatre feuilles qui le composent séparément, en leur laissant une certaine épaisseur, de façon à pouvoir les souder à chaude portée sur la tige; celle-ci est apprêtée convenablement pour subir la chaude. Les quatre feuilles une fois soudées on taille l'embase dans la masse du fer, si toutefois on a eu la précaution d'en laisser un bloc assez fort sinon, on peut souder une bague à l'extrémité du culot pour le renforcer. La découpe à plat de la palmette, les profils de l'embase et du culot sont exactement dessinés sur la figure 2. Le montant de gauche, la branche qui raccompagne et la volute qui forme console prennent naissance au centre du culot entre les quatre feuilles. Pour obtenir un travail bien net et de belle apparence, toutes ces parties doivent être soudées les unes aux autres et non ajustées.
Sur la figure 4 sont dessinées toutes les pièces qui sont employées dans la composition du fleuron, qui se trouve à l'extrémité inférieure du montant de droite (fig. 3). Autour du bouton central sont soudées les quatre volutes, avec brindilles roulées en corne de bélier qui font corps avec lui. Ce fleuron est fixé au montant, au moyen d'une tige taraudée. Le motif qui fait suite à la traverse inférieure (fig. 5) est composé de deux feuilles et de graines soudées ensemble.
Les feuilles de la grande branche qui accompagne les montants de droite sont modelées et forgées séparément; puis elles sont soudées sur les tiges secondaires, par groupes de trois, quatre, cinq et six, au moyen d'amorces semblables à celles que représente la figure 6. Ces branches secondaires sont elles-mêmes soudées sur la tige centrale.
Fig. 7. — Découpe à plat du cartouche en tôle.
Fig. 8. — Détail de la traverse supérieure qui se termine par une tête dont une des parties du cou de la bête forme console et relie les deux traverses supérieures, toutes les garnitures de l'extrémité de ce barreau sont forgées séparément et soudées deux par deux. Les deux parties qui doivent former le bloc dans lequel on devra tailler la tête sont soudées l'une sur l'autre à plat et taillées ensuite, en les dégrossissant au ciseau à chaud.
La figure 9 représente une crosse d'exécution plus facile que cette tête et pouvant
la remplacer.
Fig. 10- Fleuron qui garnit l'extrémité du montant de gauche. Ce fleuron est
composé d'une pomme torse; de quatre graines, de quatre volutes en fer plat et de
brindilles en fer rond, roulées en Corne de bélier. Pour obtenir là pomme torse, on prépare des tiges de fer rond de la longueur voulue, on leur fait épouser la formé de la pomme, on réunit leurs extrémités par une soudure. Pour obtenir la forme torse,: oh rougit au feu une de ses extrémités, tandis qu'on mouille l'autre; puis on tord la partie malléable. On recommence l'opération plusieurs fois de suite, de façon que la forme torse soit obtenue jusqu'en haut de la pomme. Le dessin que forment les tiges n'est pas toujours très régulier on fait des retouches au moyen de pinces.
Fig. 11- Clefs entrelacées. — Pour les obtenir, le moyen le plus simple et le plus pratique est de les découper dans de la tôle; il n'est pas nécessaire qu'elles présentent un corps arrondi, puisqu'elles sont destinées à être vues de profil.
Fig. 12. — Frise qui supporte l'inscription. — Les différentes volutes qui forment cette frise sont assemblées par des colliers; sur chacune d'elles est soudée une lettre, préalablement forgée bu découpée dans de la tôle. L'S et I'I font corps avec le montant. Entre les deux traverses supérieures, se trouve un panneau rehaussé d'un fer à moulures. Il est destiné à recevoir le nom du serrurier. Enfin le cartouche central peut recevoir les autres inscriptions.

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