PENTURE D'UNE DES PORTES DE NOTRE-DAME DE PARIS (XIIIe SIÈCLE)

La façon dont fut exécutée à cette époque la penture qui constitue l'ornementation de la porte principale du milieu du bas-côté gauche de Notre-Dame de Paris, nous servira de sujet de démonstration.. Cette penture mesure 1m20 de long et 0m80 de large, 0m18 à 0m16 de largeur au collet, sur une épaisseur de 0m02 environ.
PENTURE.— On désigne ainsi des bandes de fer clouées et boulonnées aux vantaux des portes, munies d'un nœud entrant dans un gond, destinées à suspendre ces vantaux et à permettre de les faire pivoter facilement sur les gonds. « De nos jours on n'emploie que rarement les pentures avec le nœud roulé, seulement comme appliques. »
Les pentures de Notre-Dame de Paris n'ont été rétablies que comme appliques, à cette époque le nœud était attenant à la penture. Les diverses opérations qui doivent concourir à l'exécution méthodique et pratique de l'œuvre, le nombre à peu près exact des soudures qui entrent dans cet assemblage de pièces en fer forgé, enfin tous les détails seront étudiés comme si le même travail de ferronnerie devait être exécuté à nouveau.
Nous possédons déjà, sur cette œuvre qui intéressera vivement nos lecteurs, des données très justes et des aperçus très précis tirés du Dictionnaire d'Architecture de Viollet-le-Duc, qui dirigea la restauration de Notre-Dame. Sous ses ordres, M. Boulanger, l'habile forgeron, fut chargé, à son grand honneur, de reconstituer les pentures des portes de l'ancienne basilique, et c'est grâce à sa profonde connaissance de la forge que nous lui devons de posséder intacte l'œuvre du fameux ouvrier Biscornet, à qui est attribué le travail primitif, travail acheté au prix de son âme, par sa collaboration avec le diable, ainsi que nous l'apprend une bien naïve légende. Cette légende offre un côté bien caractéristique qui se présente à notre esprit par l'examen des diverses appréciations que des écrivains, cependant consciencieux, ont formulées sur l'exécution même de ces belles pentures, véritables chefs-d'œuvre que nous sommes fiers de posséder, et qui feront toujours notre admiration, surtout si nous savons saisir le secret de toutes les difficultés surmontées par un travail étonnant
et superbement audacieux. C'est ici que le côté légendaire s'affirme. Quel ne fut pas, en effet, l'immense surprise qui envahit les imaginations, à cette époque encore plongée dans les ténèbres, devant ce travail prodigieux, lorsque, de nos jours, en plein siècle d'analyse et de lumière, son exécution première fait tomber de très bons esprits dans de profondes-hérésies. C'est à ce sujet que M. de Réaumur a pu écrire : « Il est certain que peu de serruriers, aujourd'hui, oseraient entreprendre un pareil ouvrage. Plusieurs, même, ont imaginé que les pentures avaient été jetées au moule et que Biscornet — c'est le nom du serrurier qui les a faites — avait le secret de faire du fer moulé de qualité du fer forgé. » A cette citation nous ajouterons quelques lignes de la page 104 du Dictionnaire d'Architecture précité : « Du reste, examinons ces pentures, en laissant de côté ces appréciations plus ou moins rapprochées de la vérité. Comme nous en avons fait fabriquer d'absolument pareilles par l'habile serrurier M. Boulanger, nous pouvons en parler avec connaissance exacte des moyens employés ou à employer. Naturellement, la première opération consiste à
dessiner un carton de la penture qu'on prétend faire forger, grandeur d'exécution, carton qui sert de patron pour forger et étamper d'abord toutes les brindilles ensemble, suivant le dessin, pour en former les bouquets; puis on soude les tiges à la bande principale, on donne aux tiges la courbe voulue. Autant pour masquer que pour consolider les soudures, on rapporte à chaud et l'on soude, par conséquent, d'autres feuilles ou embrasses, bagues, embases et ornements sur le plat de ces soudures premières... »
Comme suite aux données principales résumées dans ce qui précède, nous commencerons la démonstration du travail de la penture par le mode d'exécution du bouquet du haut figurant dans notre dessin, nous donnerons les détails de l'ensemble de la pièce au fur et à mesure de son avancement, jusqu'à ce que nous soyons arrivés à la réalisation de son ensemble, qui doit être l'image du modèle.

fer forgé
 Fig. 1. —-Dessin d'ensemble du bouquet qui termine la penture. Il est évident qu'une fois le dessin bien arrêté la première opération consiste à faire un original de chaque modèle de feuilles, rosaces, boutons, têtes de chimères, façonné en acier, sculpté au burin et ciselé selon la forme de chaque pièce, en ayant soin de laisser sur le bord des empreintes une légère inclinaison qui permettra de faciliter la dépouille de la pièce étampée. Chaque modèle ainsi préparé, on les imprimera à chaud dans un bloc d'acier qui servira à façonner l'étampe.
A la fin de l'étude qui nous intéresse, nous donnerons le dessin séparé de chaque partie d'ornements contenus dans la penture; par cela même nos lecteurs pourront se faire une idée exacte du prodigieux travail qu'il faut accomplir avant de commencer à entreprendre la première soudure.
L'étampe peut être préparée de plusieurs façons, sur une enclume ou sur un tas, en la fixant toujours solidement pour recevoir les coups de marteau qui doivent imprimer la pièce, comme l'indique la figure 11, qui représente une manière de procéder assez usuelle. La pièce étant engagée dans le trou de l'enclume, où se place ordinairement le trancher, pour pouvoir la claveter et empêcher qu'elle ressaute. Un autre procédé, qui
nous semble plus pratique, moins difficile à suivre, consiste à forger les blocs d'acier formant queue d'aronde et à les caler fortement avec des coins en fer sur un tas également en fer ou en fonte. A notre avis, c'est la prise qui offre le plus de résistance. On peut procéder alors au façonnage de toutes les feuilles, en commençant toujours par donner une chaude ressuante pour étirer la tige; puis forger la masse, suivant la forme que l'on veut imprimer par une chaude à blanc, frapper vivement son fer pour ne pas fatiguer l'étampe par suite du refroidissement rapide de ce premier; enfin on ébarbe les pièces à la lime. A ce sujet il est utile de bien calculer la masse de fer à faire passer dans l'étampe pour éviter les inégalités d'épaisseur et un ébarbement coûteux. Par une opération complémentaire, on étire les tiges de la longueur voulue en laissant toujours un talon pour la soudure.
Fig. 2. — Première feuille qui forme le point de départ sur laquelle viendront se souder les deux branches principales; à la naissance de cette première feuille est soudée à plat une petite tête (ire soudure).
Fig. 3. — Ensemble d'une des branches, état des différentes soudures, bouquet du haut, réunion des trois feuilles soudées ensemble par côté (2e soudure) ; après cette soudure, la tige est passée dans une étampe qui profile la naissance des trois tiges jusqu'à l'endroit où la graine sera soudée par côté (3e soudure); de la graine à plat (4e soudure); fleur et tête (5e soudure); par côté, graine soudée à plat (6e soudure); la tige doit être allongée par un morceau de fer soudé par amorce (7e soudure); passée ensuite à l'étampe pour la profiler jusqu'à la naissance de deux motifs de chaque côté; deux fleurs soudées ensemble (8e soudure); côté droit, même opération (9e soudure); fleurs soudées à plat (10e et 11e soudures); tête soudée à plat (12e soudure); enfin (13e soudure) profilée et amorcée pour la soudure sur le bouquet du milieu.
Après cette série de travaux de soudures, la pièce doit sortir très propre et bien profilée des mains du forgeron; alors, on commencera à rouler le haut de la volute (fig. 4) le plus qu'il est possible pour ne pas entraver la manipulation et donner avec plus de facilité les chaudes nécessaires aux soudures des branches. C'est par le commencement du bouquet que l'ouvrier opérera sa première soudure. Pour l'apprêt de celle-ci il est essentiel de bien saisir les pièces dans de fortes tenailles disposées à cet effet, afin de les maintenir solidement entre elles. Autant les procédés de préparation seront ingénieux, autant ils faciliteront la tâche de l'ouvrier qui sera certain de l'heureux résultat de son travail. Ainsi entenaillés et bien assemblés, on soudera les motifs du milieu et les deux branches de la même chaude (14° soudure).
Fig. 5. — État de la soudure terminée. On soudera ensuite à plat la feuille qui fait suite à la tête dans le milieu du bouquet et la fleur de lys, pour les parties de droite et de gauche (15e et 16e soudures); ce qui nous donne, pour cette première partie de démonstration du travail de forge, un total de trente chaudes à souder.
Fig. 6. — Groupes de feuilles accompagnant le bouquet :

1er Groupe 3 fleurs soudées ensemble... 1ere soudure.

2e — 2 fleurs soudées ensemble... 2° soudure.

3e — 3 fleurs soudées ensemble... 3° soudure.

4e — 4  fleurs soudées ensemble... dont deux séparément, 4e et 5e soudures.

Puis les groupes 1 et 2 viennent se souder ensemble (6e soudure) ; également les groupes 3 et 4 (7e soudure), pour s'unir et ne former qu'une seule pièce par une 8e soudure qui complétera le bouquet, soit un total de 16 soudures.
Fig. 8. — Présentation du bouquet, toutes les branches de côté soudées figurées par moitié de la pièce (fig. 9).
Fig. 9. — Groupe de feuilles venant se souder à plat (fig. 8), représenté par moitié sur le même dessin. Les deux feuilles du haut, de chaque côté, sont soudées ensemble (1ere soudure); la tête soudée à plat dessus (2e soudure); une graine et une fleur, soudées ensemble (3e soudure); deux fleurs soudées ensemble (4e soudure). Toutes ces pièces sont assemblées et réunies par une 5e soudure pour former le bouquet qui
doit venir occuper la place à côté du collier (fig. 8). Enfin les figures 8 et 9 seront accouplées par une 6e et dernière soudure, ce qui donne pour la formation du bouquet une série de onze soudures.
D'après notre étude, le collier ou embase, tel que le représente le dessin d'ensemble, doit servir à préserver dans les soudures la naissance des tiges approchant le foyer; ce qui nous le démontre bien, c'est que la série des petites feuilles peut être enlevée du collier même après la chaude. Nous trouvons ce procédé des plus habiles. Il suffit donc de préparer un collier assez large qui couvre une partie des feuillages en l'enserrant
de près, en amincissant les bords tout en laissant plus d'épaisseur à la partie que l'on doit souder et former les profils; on évide ensuite les petites feuilles au burin. L'embase est également profilée au burin. Nous devons indiquer que cette embase doit former crampon pour souder d'abord les côtés et pour qu'elle se maintienne sur le corps de la penture.
Ce qui constitue pour cette première partie de démonstration un nombre total de cinquante-sept soudures.

2 commentaires:

  1. Bonjour et merci pour ces précisions avisées.
    Sauriez-vous où sont désormais conservées les pentures originales ?
    Merci.

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