LE REPOUSSÉ ET LE RELEVÉ AU MARTEAU

Le travail du métal quel qu'il soit, or, argent, cuivre, fer, plomb, réduit en feuilles de faible épaisseur pour lui faire prendre ensuite sous les coups de marteau toutes sortes de formes, constitue ce qu'on appelle le repoussé ou le relevé au marteau. Ce procédé de fabrication à été employé dès la plus haute antiquité; on peut même dire que la fonte des métaux et la forge ont été peu connues par les premiers fabricants d'armes et les premiers orfèvres. On a retrouvé dans les fouilles qui ont été faites, aussi bien en Grèce qu'en Italie ou en France, des statues colossales, des armes défensives et offensives, des ustensiles, qui tous avaient été fabriqués au repoussé. Quelque peu abandonné pendant les premiers siècles de notre ère, le repoussé fut remis en honneur pour la fabrication de l'orfèvrerie par l'abbé Richard, qui dirigea, vers l'an 1004, les ateliers de la célèbre abbaye de Saint-Victor de Verdun. Et pendant tout le Moyen-Age de nombreux vases d'or et d'argent furent traités par ce procédé.

« Le marteau était le principal instrument des orfèvres, » nous dit le moine Théophile.

Le repoussé au marteau fut surtout employé au XVIe siècle pour obtenir des figures et des ornements en relief sur plaques de fer qui étaient ensuite enrichies de fines darrïasquineries d'or et d'argent. Mais c'est bien le serrurier-ferronnier et le fabricant d'armes qui furent les premiers et le plus souvent appelés par la grande variété de leurs ouvrages à employer le repoussé comme moyen de fabrication.
La première difficulté était alors de réduire le métal en plaques de faible dimension et de le travailler ensuite de façon à éviter les gerçures et les pailles. C'est par cette première épreuve que le ferronnier devait faire passer son métal afin de bien connaître la feuille qu'il devait façonner pour lui faire prendre la forme prescrite.
De nos jours, les matières premières sont livrées façonnées. L'ouvrier voit ainsi son travail réduit de beaucoup; mais ceci a ses inconvénients et ses avantages. D'abord la qualité du métal laissé souvent à désirer et est bien souvent cause de: difficultés qui nuisent à l'exécution parfaite des ouvrages soignés.

Le second inconvénient qui se présente lorsqu'on fait une partie du travail de l'ouvrier est que ce dernier opère sur un métal qu'il ne sait pas forger; or, pour être un bon repousseur, une des conditions essentielles est d'être d'abord un excellent forgeron.
Car à notre avis, si nous envisageons seulement le côté artistique d'une pièce de ferronnerie, toute autre considération mise de côté, il n'y a de vraiment beau et intéressant qu'une œuvre forgée et repoussée par le même artisan, qui saura lui donner un aspect d'ensemble que deux ouvriers collaborant à un même ouvrage ne pourraient obtenir.

fer forgé

L'ornementation en tôle repoussée présente sans contredit un réel intérêt; mais son application comme détail d'ornement doit être soumise à certaines règles qu'il est indispensable d'observer pour obtenir des effets artistiques qui n'aient rien de mesquin.
Il faut que la composition soit très mouvementée, opulente par les détails, riche dans sa décoration ; l'œuvre doit être fouillée et doit pouvoir supporter de nombreux ornements pour permettre l'emploi de ces grandes feuilles décoratives. On rencontre trop souvent dans certaines fabrications l'emploi de ces feuilles que l'on trouve apprêtées, collées sur des volutes sous prétexte de les décorer alors qu'elles ne font souvent qu'en dénaturer la forme et compromettre la ligne.
Il faudrait pourtant que ceci fût bien connu et qu'au moment où le fer forgé semble reprendre faveur auprès des architectes, chacun de nous s'appliquât à ne livrer que des ouvrages parfaitement ordonnés sous le rapport artistique comme sous le rapport de l'exécution. Sinon, nous ferons mépriser ou prendre en horreur le fer forgé et nous jetterons un discrédit sur toute notre corporation, qui, au contraire, a tout intérêt à voir se répandre un art industriel pour lequel les ouvriers habiles se recrutent de plus en plus difficilement, ce qui n'est pas sans porter un grave préjudice à nos intérêts ; car plus nous aurons d'ouvriers habiles, artistes, à la main bien exercée, plus nos prix seront abordables et plus nos œuvres seront répandues et appréciées.

Pendant toute la période qui nous sépare de la fin du siècle dernier, l'art du repoussé au marteau fut l'apanage, la spécialité de quelques-uns qui formèrent un cercle étroit, ou plutôt une sorte de corporation d'artisans qui se gardèrent bien de dévoiler un seul de leurs procédés. Ce n'était qu'avec hésitation et mille précautions que leurs œuvres étaient livrées au public ou aux ferronniers qui leur demandaient des sujets de décoration pour orner certaines de leurs œuvres. On ne comprend pas bien cette crainte qu'avaient des ouvriers à ne pas vouloir divulguer et répandre un art qui eût pris une expansion plus grande et aurait gagné en faveur auprès des amateurs, s'il n'avait été entouré de tant de mystères. Tous y auraient gagné, aussi bien le repousseur que le ferronnier et le public, si cette jalousie incompréhensible de quelques artisans n'était venue mettre une sorte de barrière entre eux et les autres corporations; eux-mêmes ont certainement nui de façon très grave au développement de l'art qu'ils dirigeaient : leurs productions ont subi le contre-coup fâcheux de cet état de choses qui ne leur permettait pas d'échanger des idées, de transformer et d'améliorer leurs procédés, tout en faisant subir à l'ornementation une impulsion vers un idéal nouveau, correspondant aux aspirations artistiques de l'époque à laquelle ils vivaient.

A l'heure actuelle, une science, un art, une invention, une découverte deviennent, de par la loi du progrès, propriété universelle. Chacun a le droit d'en tirer profit comme bon lui semble. A notre époque d'individualisme et de liberté d'action, ceux qui veulent encore garder pour eux certains secrets de fabrication pour n'en faire profiter qu'un petit nombre d'élus privilégiés ne peuvent longtemps dissimuler leurs secrets, car un plus habile ou un plus malin, mis sur la voie, trouvera bientôt un système plus ingénieux encore. C'est ainsi qu'il en est advenu de l'art du repousseur, qui, trop longtemps, a voulu imposer ses productions sans vouloir les modifier. Le forgeron s'est alors-passé de son concours ou bien a dû y suppléer. Nous voyons aujourd'hui quelques habiles artisans, soucieux des intérêts supérieurs de l'art, marcher de l'avant et nous donner enfin des œuvres dignes d'intérêt; mais ils sont malheureusement trop rares, et, puisque cette branche de notre métier est passée entre les mains d'ouvriers par trop inhabiles, on nous permettra de dire qu'il est préférable de laisser le fer sans ornementation plutôt que de dénaturer ses formes par l'emploi de feuilles estampées et sans valeur. C'est un essai à tenter, ou bien il faudra que le ferronnier, comme autrefois, soit en même temps un forgeron et un repousseur. Nous savons qu'on ne manquera pas de soulever de nombreuses objections et de nous montrer qu'il y aurait de grandes difficultés à vouloir transformer toute une production. On nous dira aussi que les travaux d'art ne sont plus assez répandus pour permettre d'entretenir dans des ateliers des ouvriers à la main habile et suffisamment exercée. C'est retomber dans des errements et manquer de logique que de prétendre pareille chose, car si un art veut se faire jour, s'il veut dominer et s'imposer, il faut, avant tout, qu'il soit une sorte d'envahisseur, de conquérant qui pénètre avec force partout. Or, le domaine de l'art n'a pas dé limites; sa force est dans sa beauté. Soyons nombreux et bien inspirés, soyons dès travailleurs et des artistes, et, comme nous le disions plus haut, le travail du fer, qui tend à prendre un nouvel essor, pourra se faire une large part dans les productions de l'art décoratif à notre époque.

Nous publierons toute une série d'études sur le repoussé et le relevé au marteau ; nous reproduirons de nombreux dessins où toutes les formes et tous les stylés employés jusqu'à aujourd'hui seront représentés. Des ornements nouveaux trouveront aussi leur place parmi nos reproductions.
Prenant comme premier sujet d'étude une feuille d'acanthe, dont nous donnons d'abord le dessin à l'état naturel, nous montrerons ensuite comment, par une série de refends, on arrivera à styliser la feuille et à lui donner divers aspects décoratifs, qui pourront s'allier avec l'ornementation qui l'environnera.

Le principal travail du repousseur est de préparer la découpe à plat de son modèle, ce qui, suivant les formes que l'on veut obtenir, présenté d'assez grandes difficultés, car, à part quelques modèles classiques, pour lesquels on trouve tout préparés les développements des surfaces ou tout au moins des indications suffisantes, aucune règle n'est indiquée ni pratiquée. Lorsque l'on veut modeler une feuille dont les détails ne sont pas nombreux et restent tous sensiblement dans un même plan, la difficulté n'est pas grande, et il est très facile, en suivant le dessin qui sert de modèle, de faire la découpe à plat. Lorsque certaines masses doivent en recouvrir d'autres, il faut, après avoir fait la découpe à plat, étirer la tôle pour lui faire occuper la place que doit prendre chacun des détails.


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