LA FORGE

Devenir un bon ferronnier n'est pas chose aisée. Outre le goût qui préside à tout art décoratif, cinq connaissances spéciales sont indispensables pour exécuter un travail d'ensemble et de même tempérament : le dessin, la forge, le repoussé, la sculpture et l'ajustage.
Examinons succinctement le rapport de ces connaissances entre elles, et leur application à l'art de la ferronnerie.
Le dessin permet à l'ouvrier intelligent de fixer sa pensée et de la traduire ensuite; il lui apprend.à respecter les formes et les contours et à reproduire fidèlement les compositions confiées à son exécution. Entre deux artisans de mêmes capacités au point de vue du métier, la préférence ira toujours à celui qui possédera le plus la science du dessin.
La forge donne naissance à toutes les autres parties. Elle est le point de départ de la mise en œuvre d'un travail.
Le repoussé ou relevé au marteau appartient à l'ornementation, qui consiste à agrémenter l'armature d'une grille, d'une rampe, par exemple, de feuillages, de rosaces, de mascarons, etc., de faible épaisseur, en fer aplati ou en tôle.
La sculpture permet de tailler, buriner dans la masse même, ainsi que l'on procède pour le bois ou pour la pierre. Le repoussé remplace dans la sculpture les pièces de gros volume dont la manipulation à chaud ou à froid présente de trop grandes difficultés.
L'ajustage consiste dans le travail d'étau fait à la lime pour l'achèvement d'une œuvre.
Le ferronnier d'autrefois possédait ces éléments à fond; les obstacles qui surgissaient a tout moment au cours de l'exécution d'une œuvre, par suite de l'insuffisance de son outillage, l'empêchaient de se spécialiser dans telle ou telle branche de son art, mais obligeaient à se parfaire dans chacune d'elles; aussi pouvait-il s'attaquer sans crainte a des travaux dont nous apprécions aujourd'hui toute la valeur.

De toutes ces connaissances, la forge est, sans contredit, la plus importante; c'est à elle que nous consacrerons la présente étude.
Nos devanciers faisaient usage de charbon de bois pour alimenter le foyer de la forge. Ils mettaient ainsi à profit les propriétés de ce calorique qui donne au fer une souplesse et un recuit particuliers, permet de le souder plus aisément et de le plier à toutes les exigences des œuvres d'art. Ajoutons que le métal dont ils se servaient était d'une pureté et d'une malléabilité à toute épreuve. Le foyer était actionné par un soufflet de cuir; ce système de ventilation a disparu de nos jours.
Un véritable forgeron, rompu à toutes les exigences du métier, ne se rencontre pas aussi facilement qu'on pourrait le supposer. Il faut des années de pratique pour devenir un ouvrier accompli. Un des points essentiels de l'art du forgeron repose sur la manière d'établir son feu pour chauffer sa pièce à l'endroit et au degré voulus; car le résultat dépend de ces deux premières conditions, et, s'il s'agit d'une soudure, d'arriver à présenter sur l'enclume deux fers chauds à point et bien sains.
De prime abord, ces conditions paraissent simples à remplir, et cependant, plus d'un ouvrier auquel on demanderait s'il est certain de réussir sa chaude du premier coup, au moment où il introduit son fer dans le feu, répondra négativement.
Tant d'inconvénients accompagnent cette opération que même l'homme véritablement sûr de sa longue expérience, lorsqu'il livre à l'action du feu un travail important, est comme enfermé dans une sorte de crainte qui l'étreint, s'empare totalement de lui, captive son attention et, au lieu de diminuer ses facultés, lui donne au contraire une énergie, une agilité, une précision dans le coup de marteau qu'il n'aurait souvent pas de sang-froid.
A quelle puissance fascinatrice ses sens obéissent-ils à ce moment? D'où lui vient cette appréhension? C'est qu'il livre au feu le produit de plusieurs journées d'un labeur souvent pénible et toujours consciencieux; c'est que sa soudure manquée peut anéantir le fruit de son travail : car, la plupart du temps, deux chaudes ne peuvent se succéder sans compromettre gravement le résultat définitif. Toutes ces émotions par lesquelles il passe font qu'il se passionne pour son métier et que, chaque fois qu'il en parle, il le fait avec un orgueil non dissimulé.
Le forgeron qui s'en remet plus au hasard qu'à de sérieuses connaissances techniques ou pratiques court au-devant de bien des mécomptes : il risque fort, par exemple, de voir son fer brûler ou se griller, se perdre dans le foyer ou, encore, de le retirer couvert d'un résidu qui entraîné la perte de la soudure.
Il est relativement facile de parer à ces éventualités : il existe, en effet, des moyens préventifs que nous allons exposer.
D'une manière générale, pour réussir une soudure on doit réserver la part du feu qui, bien souvent, se la fait lui-même très large, en refoulant son fer de telle façon qu'au cas où une chaude serait insuffisamment bonne, il soit possible de la doubler.
La connaissance exacte du métal employé est indispensable. Bien que nos métallurgistes nous rendent cette tâche quelque peu ardue à cause de la diversité des fers qu'ils nous livrent, cette notion s'acquiert par la pratique : elle a, du reste, une importance capitale.

Passons maintenant aux précautions dont doit s'entourer tout bon forgeron.

Le foyer sera, tout d'abord, l'objet de ses soins. Il disposera son feu de telle manière que le vent n'ait pas d'action directe sur la pièce et rie vienne pas paralyser ainsi l'effet de la chaleur; puis il s'assurera qu'il a sous la main du charbon à demi consumé en quantité suffisante pour pouvoir regarnir son feu sans avoir recours au charbon frais, qui en diminuerait l'intensité. Ces préparatifs terminés, il réglera l'ardeur du foyer suivant les besoins de la chaude, afin de donner au fer le temps de chauffer jusqu'au cœur; puis il retournera sa pièce assez souvent, en ayant soin de répandre, chaque fois, du sable fin: on sait, en effet, que le sable a pour action d'aider à liquéfier complètement le métal et, par conséquent, de le préserver contre le grillage presque inévitable en précipitant le laitier qui pourrait adhérer à la pièce.
Les procédés que nous venons d'indiquer sont ceux usités par les bons forgerons :
ils sont pratiques, facilement applicables et permettent de garantir la réussite d'une soudure.
L'apprêt de la soudure différant selon sa nature, nous examinerons dans une prochaine étude les moyens à employer suivant les cas qui peuvent se présenter : soudure en bout, à chaude portée; encollage en bout, à plat; réunion de plusieurs pièces à souder par la même chaude, enfin soudure d'une partie forte avec une partie faible.
La forge était la partie de la ferronnerie sur laquelle nos devanciers concentraient tous leurs efforts. Grâce à cette connaissance intime, ils apportaient une économie pratique et de temps dans leurs travaux : rinceaux soudés, au lieu d'être rapportés au moyen d'une rivure; trous percés à chaud, au poinçon; mortaises et tenons enlevés à la forge; feuillages et ornements étirés au feu et soudés ensuite.
Mais, nous le répétons, tous ces résultats étaient obtenus uniquement à la forge, c'est-à-dire sans le concours d'aucun mélange, d'aucune composition que, de nos jours, des ouvriers peu sûrs de leur expérience mettent en pratique lorsqu'il s'agit de soudures.
Sans renier les services que peuvent rendre ces procédés dans l'exécution de certains travaux, nous en déplorons l'usage appliqué d'une manière générale.

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